15 octobre, journée de sensibilisation au deuil périnatal

« Bébé dodo, chut ! »

Ce sont les mots de S. , il y a quelques jours, devant le portrait de L.

Perdre un de ses enfants c’est aussi devoir l’expliquer aux autres/à l’autre (quand on a la chance d’en avoir).
Explication encore trop abstraite pour elle, mais entrainement salutaire pour moi, en attendant les questions plus précises…

Perdre un enfant c’est aussi s’entendre dire par des médecins « on peut traiter les symptômes mais tant qu’on ne traite pas la cause ça ne partira pas, le choc que vous avez vécu a créé un déséquilibre blablabla… » (depuis mon accouchement, des soucis gynéco, bénins mais gênants, me gâchent la vie tous les mois) et ne pas savoir ce qu’ils attendent de moi.
J’estime aller bien, j’estime avoir fait tout ce qu’il était possible de faire pour aller aussi bien que possible, pour avancer, pour ne pas rester engluée dans la douleur. Expliquez-moi ce que je peux faire de plus. Je ne peux pas effacer mon fils, je ne peux pas effacer l’atrocité de ce que j’ai vécu.
Je ne sais pas. Ai-je encore effectivement des choses à « lâcher »? Ou est-ce qu’ils me parlent juste d’une douleur enkystée dans mon corps et non dans ma tête ? Soyez clairs, aidez-moi si vous estimez que j’en ai besoin, mais ne me dites pas ça comme ça…

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Mais… pourquoi ?

Question entendue plusieurs fois, depuis notre arrivée (y compris trois jours après) :

« Et aloooors, vous lui avez montré des dessins animés ???!! »

Euh… Non.

« Mais de toute façon les écrans sont partout, c’est devenu une norme sociale, tout passe par les écrans, elle va être en décalage si vous ne la laisser pas apprendre à manipuler un écran maintenant et si vous ne la laissez pas regarder les dessins animés que les autres regardent » (ma mère, qui d’autre…).

Euh… Non quand même.

Il y a peut être d’autres choses à lui montrer avant, non ?

Rattraper

Rattraper. Un an d’orphelinat et autant de temps où l’envie d’évoluer s’est tue faute d’amour pour la porter. Alors rattraper. Marcher avec assurance, elle qui était si peu sûre de ses pas, puis courir, puis sauter, grimper, monter, descendre… avec acharnement. Répéter le geste, encore et encore, passer à la suite, vite, vite ! Graphisme, langage, apprentissages… pareil. Tout, et tout à la fois. Rattraper.

Moi, étonnée chaque jour de voir se dérouler sous mes yeux un développement bien connu et vu maints et maints fois au boulot, mais à une vitesse inédite. Je ne peux que me contenter de suivre, vite, de courir derrière, elle est toujours au delà de ce que j’imagine. Ces étapes qui me paraissaient si lointaines à son arrivée sont déjà d’actualité. Rattrapées.

Elle semblait avoir encore 18 mois lorsque nous l’avons rencontrée, mais dans trois mois elle aura bel et bien ses trois ans.
Ou presque… Développement affectif, social… Ces retards là prennent beaucoup plus de temps à rattraper.
Du temps.

Des nouvelles

Je vous ai laissé la dernière fois avec nos problèmes de sommeil et cette discussion haute en émotion.
Le pouvoir des mots fait que les nuits de notre demoiselle sont devenues plus apaisées à la suite de la discussion. Les endormissements sont plus tranquilles, elle se réveille de nouveau à une heure normale, nous devons encore souvent nous lever une ou deux fois dans la nuit mais ça ça reste normal.

(Des études ont montré que les enfants adoptés avaient plus de troubles du sommeil que les enfants « bio », on était prévenu et on ne s’en plaint pas, mais ça me fait rire du coup quand on me dit : « Elle a deux ans et demi ? C’est cool, vous vous êtes épargné toute la période des nuits pourries !! » Ahaha…)

Bon, maintenant elle a décidé de voir ce que ça fait si elle tape. Trouver l’équilibre entre sanctionner et rassurer (parce que c’est évidemment un test pour voir « jusqu’où tu m’aimes » ) n’est pas évident (tout comme rester zeeeen) mais on y est je crois. Le coin de la mauvaise humeur est apparu en même temps que le dessin sur les liens qui nous unissent, et ça semble porter ses fruits. (Et je continue à remercier J. Lemieux, vraiment).

En parallèle on a de jolis moments de régression, où S. vient jouer au bébé dans nos bras cinq minutes avant de repartir à ses jeux, des discussions intéressées autour de la mappemonde, des énumérations de tous les membres de la famille dix fois par jour…

Nous l’avons remmenée chez le médecin en consultation adoption. On l’avait préparée à fond, en lui disant que le docteur allait regarder ci, faire ça, on a mimé avec des faux instruments, on a lu « Ptit Loup va chez le docteur » 50 fois… Elle est arrivée là bas tout sourire, prête à ouvrir grand la bouche, à montrer son ventre et ses oreilles, elle a fait un « check » au médecin et a joué avec la souris de l’ordinateur… et puis le médecin s’est levé et a approché son stéthoscope.
Il n’a pas pu la toucher. Il nous a dit voir très rarement des enfants être encore dans un tel état de frayeur au second rdv. La prochaine fois nous devons tenter avec unE médecin. Nous avons quand même pu lui faire la prise de sang (c’était important quand même), elle hurlait dans mes bras mais restait parfaitement immobile.
Le soir nous ne pouvions pas prononcer la phrase « ça a été une dure journée » sans qu’elle hurle, elle a hurlé quand on a voulu lui remonter les manches pour le repas, elle a hurlé quand on l’a déshabillée…
Le lendemain c’était comme si de rien n’était, si ce n’est qu’elle savait prononcer un nouveau mot : « peur ».

Découvertes diverses et deuil de la discrétion

Hier, dans la salle de bain, S. touche le radiateur (remis en chauffe) en s’essuyant les mains sur sa serviette… Les yeux s’écarquillent… « MAMAAAAN !!!! Ffffff ! Fffffff !!! »

… Ah oui… on avait oublié de prévenir qu’un radiateur ça chauffe…

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Début de semaine, « entrainement intensif » avant une nouvelle (vaine) tentative de consultation médicale en consultation adoption, nous jouons avec un stéthoscope.
S. « ausculte » son père, aperçoit ses poils de torses : « Bieurk ! Poils !!!! »

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N’importe où, n’importe quand, mais surtout quand on est au resto où que l’on reçoit du monde, quand l’un de nous deux va discrètement aux toilettes :
S :  » MAMAN/PAPA CACA !!! »

(On ne peut plus péter tranquille non plus, elle a l’ouïe très fine)

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Dans la semaine, je m’habille, elle pointe ma poitrine :
 » – Ce sont mes seins, regarde toi aussi tu en as, ils sont petits, quand tu seras grande tu… »
– (Re-pointe les miens) GROOOS !!! »

Bon ok, vu l’anecdote précédente je m’attend au pire la prochaine fois qu’on aura du « public » !

Parler

 » – S. écoute moi, je crois que si tu ne veux pas dormir c’est parce que tu as peur que papa et maman disparaissent comme ta première maman a disparu. Tu n’as pas du comprendre ce qui se passait, tu as du être très triste et avoir peur. Ce n’est pas de ta faute ce qui est arrivé, ce n’est jamais la faute des bébés, ce sont pour des raisons graves qui concernent les adultes. Tu as été très forte et très courageuse en attendant que papa et maman viennent te chercher. Aujourd’hui papa et maman sont là et ne te laisseront pas, nous seront toujours ton papa et ta maman, mais toi tu as encore du mal à l’entendre, tu as très peur que papa et maman disparaissent… »

Voilà en gros mon discours de ce matin face à ma petite fille, yeux grands ouverts, et acquiesçant même parfois à certains mots. Mais la suite…

« – Bobo.
– Oui bobo, comme sur ton genou, mais là c’est dans ton coeur.
– Beaucoup. »

…et puis s’en va.

Après une semaine dans un état de confusion totale il a fallu discuter sérieusement.

Non nous ne voulons pas d’autre enfant. Nous avons juste notre passé d’infertile collé à la peau, celui qui fait qu’une partie de toi ne pourra jamais dire « non » si quelqu’un te tend un enfant en disant « il est à toi si tu le veux » (on nous parlait là d’une adoption « facile » mais ça vaut pour les grossesses surprises par exemple) (si si y’en a).

A cette conclusion j’ai ressenti… un immense soulagement, un poids envolé de mes épaules, une plus grande facilité à respirer. Non je n’ai pas peur de regretter ce choix un jour, en revanche j’étais tétanisée à l’idée de regretter le choix inverse face à trop de difficultés.

Cette affaire réglée je suis un peu plus « disponible » pour la demoiselle qui décidément ne vit pas très bien la reprise du boulot de son papa (mon trouble n’aura sans doute pas aidé) et qui semble nous dire « plus je m’attache, plus j’ai peur de vous perdre et plus vos nuits sont pourries le sommeil est angoissant pour moi »… à suivre...

La famille nut*lla refait un petit passage

Une journée EFA.
Un « Et vous ne vous relancez pas dans un agrément ? »
Moi : « Non, on a toujours dit qu’on s’arrêterait là, pour un milliard de raisons, blablabla… »
MonChéri : « … et puis j’ai bientôt 41 ans, là on a eu de la chance, ça a été vite, et puis elle va bien, ça se passe bien, mais s’il faut attendre 5, 6 ans ou plus, c’est pas la peine, blablabla… »

Discussion autour du nombre important de naissances sous x cette année dans notre département, en plus de l’arrivée à l’adoption de pupilles assez jeunes car enfin les services sociaux commencent à bouger concernant les enfants délaissés par leurs parents, et puis le nombre de candidats qui baissent car parcours trop décourageant pour beaucoup et commission d’agrément plus exigeante et opposant plus de refus… donc délai d’attente qui raccourci….
« Vous avez toutes vos chances ! »

Moi : « Ah oui mais non, on a toujours dit qu’on s’arrêterait là, pour un milliard de raisons, blablabla… »
MonChéri : « Ah ouais ?! Hey, ça donne envie… »
Moi :

(Bon sauf que je suis pas un mec mais vous voyez l’idée)

Le pire c’est que le lendemain matin il récidivait : « L’avantage si les assistantes sociales viennent pour une enquête d’agrément c’est que la maison est déjà sécurisée ! »

Ca a été un véritable choc, j’ai mis trois jours à m’en remettre (si si, c’est surprenant mais je l’ai vraiment vécu comme quelque chose de violent), je me suis retournée le cerveau (« Mais pourquoi il me parle d’un autre enfant ?! J’aime trop notre fille pour pouvoir en aimer un autre ! Et puis on est bien là, pourquoi changer et prendre le risque de tout chambouler ?!! … Mais s’il me le demande vraiment je ne pourrais jamais lui refuser ça ! ») et j’ai fini par adopter la position de « arrête d’y penser (ahaha), c’était probablement des mots en l’air, tu verra bien s’il en reparle ».

Bon après deux nuits un peu courtes il a l’air un peu moins chaud quand même…

Papa travaille

Lundi, vous n’avez pas pu passer à côté, c’était la rentrée. Pour une fois je n’ai pas maudit toutes ces photos de petits écoliers et tous ces commentaires fiero-larmoyant de parents. Non, cette année j’ai juste remercié le hasard d’avoir fait naître ma fille quelques tous petits jours après 2016, de sorte que sa rentrée à l’école n’aura lieu que l’année prochaine. Nous ne l’aurions pas mise maintenant de toute façon, mais là, au moins, nous sommes tranquilles.

Mais hier, mardi, c’était la rentrée pour nous, avec un jour de décalage. Le jour tant redouté… MonChéri est retourné au boulot, après 4 mois sans travailler, entre congés payés et congé adoption, ici et là-bas.

4 mois quel luxe ! Nous sommes bien heureux d’avoir eu tout ce temps pour commencer cette vie à trois, mais quel déchirement hier. MonChéri est triste de ce temps qu’il ne passera plus avec sa fille, moi j’appréhende un peu de me retrouver seul « commandant à bord » la journée, notre équipe parentale fonctionnait plutôt bien comme ça, et c’était rassurant de savoir que l’autre pouvait prendre le relais en cas de besoin.

Bien sûr nous avions expliqué à S. la situation. Elle connaît bien le lieu de travail de son papa, et pour ce premier jour nous sommes allés le chercher le soir (l’occasion de vivre une scène dont j’ai toujours rêvé : voir mon enfant se jeter dans les bras de son père, en plein conseil client, en s’exclamant « papa !! » soit dit en passant les deux collègues qui ont assisté à la scène devaient être presque aussi émus que moi vu leurs têtes !). La nuit qui a précédé n’a pas été très bonne, elle a probablement senti notre appréhension, la nuit suivante non plus. Les journées en revanche se passent bien, de temps en temps elle me parle de « papa » mais répondre « papa est au travail » lui suffit. La demoiselle a quand même ravalé ses grosses colères, preuve que tout ça la chamboule pas mal.

Moi je nous prépare un planning de sorties régulières : médiathèque, ludothèque, lieu d’accueil parents-enfants, sorties au parc… Un réseau que je connais bien de part mon boulot, ce qui m’a valu d’ailleurs mon premier « ah, une nouvelle petite en garde ? » « Non, cette fois c’est la mienne ! ».

Mais cette reprise du boulot, d’un train-train quotidien « normal », c’est aussi quitter l’exceptionnel pour s’inscrire pour de bon dans cette vie de famille dont on a toujours rêvé… quoique après tant d’années… même ça ça parait surréaliste !

« Non »

Ou comment l’étape redoutée de tous devient le plus grand bonheur des parents adoptants.

Ca y est notre fille dit « non », ça y est elle se met dans de très grandes colères lorsqu’elle est contrariée.

Ca surprend quand ça arrive, mais nous sommes contents car elle était bien trop docile notre poulette, trop soucieuse de ne pas déplaire. Il y a beaucoup d’enjeu derrière, prendre le risque de fâcher ses parents ce n’est pas rien pour un enfant dont la plus grande peur est justement de les perdre, sachant d’expérience que perdre un parent pour une raison incompréhensible pour lui… c’est possible.

On en est là donc. Elle ose dire « non », elle ose se mettre en colère, pas juste avec des yeux noirs et une mine boudeuse, non, vraiment ! C’est qu’elle se sent suffisamment en confiance pour le faire. En voilà une belle étape !

Alors il y a les « non » que l’on respecte, ceux que l’on contourne habilement en la laissant faire des choix… et les autres (et les nôtres !) que l’on traite toujours avec bienveillance… mais pas dans le sens qu’elle voudrait !

« Grosse colère » est dans notre top 3 des lectures du moment ! On s’est inspiré du livre pour lui faire une boite à colère, pour le moment ça fonctionne plutôt bien.

Pour le reste elle dit enfin « maman » (et tant d’autres choses !) depuis une quinzaine de jours et quel plaisir d’entendre ce petit mot ronronné à mon oreille quand elle se serre contre moi pour un câlin… (parce que les colères sont loin d’être ce qui caractérise le plus notre joyeuse petite S.).